Que sont les sacrements ?

Les livres de Gérard Klockenbring nous donnent la clef d’un trésor (voir liens : IONA). Sa connaissance des écritures n’en a pas fait un érudit froid et sec. Bien au contraire, à chaque ligne transparaît la vie bouillonnante, la joie de partager. Gérard Klockenbring, né en 1922, a été l’un des fondateurs de la Communauté des chrétiens en France. Il s’est éteint dans sa région natale, l’Alsace, en décembre 2004.

 

Sacrement. C’est le mot grec ‘Mysterion’ qui correspond au latin ‘Sacramentum’. Or ce terme ne recouvre rien d’obscur, d’inconnaissable et de confus. Il désigne le chemin d’ascèse – ce qui signifie : exercice – intellectuelle, esthétique et physique, qui préparait les hommes à percevoir les qualités morales des actes et des êtres et à franchir le pas du monde des choses à celui des entités spirituelles et des forces qui régissent les phénomènes.

Jadis ce pas n’était possible que par le dépouillement de toutes les catégories des sens et de l’entendement, la réalisation du vide total dans la conscience. L’âme amenée jusqu’au seuil du néant faisait l’expérience de l’être intemporel, du feu primordial générateur de lui-même.

L’incarnation du Christ a eu pour effet de réaliser dans la conscience de l’homme l »inhabitation’, l’irruption de l’être transcendant. Il a greffé l’incorruptible dans le corruptible, semé dans l’être fini et relatif le germe des qualités d’être se suffisant à elles-mêmes et se recréant toujours. La vie terrestre est donc devenue elle-même un « Mystère », un lieu de manifestation de l’indicible et de l’insaississable. Le creuset de son alchimie, qui décante et transmue, c’est le destin lui-même, dont le ‘Christ en nous’ est devenu le Kyrios, le ‘Je suis’, créateur incandescent. L’histoire continue d’être Passion, Résurrection et Manifestation du Verbe.

Si certains ont conçu la notion d’un arrêt de la Révélation, ‘temps de l’Eglise’ inséré entre le temps de l »histoire sainte’ évangélique et le temps de la ‘Parousie’ eschatologique à venir, c’est uniquement parce qu’ils ont refusé de soumettre leur entendement personnel et temporel à l’action transmutatrice et présente de l’esprit vivifiant, c’est qu’ils ont préféré différer l’échéance plutôt que de s’y soumettre en ‘un clin d’oeil’ comme Paul, et de se laisser saisir.

C’est ainsi qu’est née la conception d’une Église, institution temporelle, dont le ‘mystère’ est dans le passé, conservé seulement par une tradition et une succession congelées dogmatiquement et dont l’accomplissement est dans un avenir accessible seulement à l’espérance et à une ‘foi’ tronquée de son immédiateté.

La notion de ‘sacrement’ généralement admise ne remonte pas à l’origine du Christianisme. Elle a été forgée par Pierre Lombard au 13ème siècle, c’est-à-dire à une époque où l’ancienne conception grecque était totalement oubliée. Par contre Clément d’Alexandrie et les Pères de l’Eglise primitive ont fait un usage constant des représentations empruntées au monde antique. Dans le Nouveau Testament, le terme est utilisé, notamment dans l’épître aux Ephésiens.

Mais l’Évangile selon Jean marque le tournant radical par rapport aux pratiques pré-chrétiennes en concevant une notion nouvelle : ‘sèmeïon’, le signe. C’est ainsi qu’il nomme les actes par lesquels le Christ manifesta sa ‘gloire’, c’est-à-dire l’intimité de son entité divine : des actes se déroulant dans le monde physique, mais n’ayant pas leur véritable sens dans l’économie utilitaire et fonctionnelle des lois physiques ; des actes dans la portée essentielle réside dans leur ‘signification’ ; ils figurent des qualités et des activités spirituelles et confèrent par leur accomplissement conscient ces qualités aux substances ou aux êtres qui en sont l’objet.

Penser à quelqu’un avec positivité et cordialité est réel. Sceller une telle pensée par une poignée de mains, ou tout autre acte significatif, c’est confirmer cette réalité dans le monde tangible et c’est conférer à une partie de ce monde tangible la dignité de témoignage, d’expression, de ‘signe’ de cette pensée. Les substances ou les gestes ainsi ‘consacrés’ prennent une portés sur-naturelle qui se surajoute à leur existence physique et qui l’imprègne chaque fois qu’une conscience y participe. Ce qu’on appelle culture est le réseau de significations dont une collectivité humaine a su imprégner le réel où elle vit.

Les actes et les faits par lesquels les hommes expriment l’être du Ressuscité sont les sacrements. Il est patent que ces actes ne sauraient être arbritraires ; ils doivent être issus de leur archétype lui-même et refléter les lois de sa vie. L’entendement et la spéculation peuvent les comprendre, mais non les concevoir. Ils ne se révèlent qu’à une intuition ‘apocalyptique’, ayant franchi le seuil de la créature naturelle vers les réalités spirituelles. Mais la conscience ou le germe de conscience latent en l’homme peut en sentir l’écho et percevoir l’effet vivifiant et éveilleur qui s’en dégage. Il suffit pour cela d’être attentif et intérieurement silencieux. Les sacrements peuvent devenir des sources d’inspiration et de fécondation sur tous les plans de la vie.

Extrait de : Celui qui est, qui était et qui vient, Editions IONA, Paris, 1972.