L’éducation religieuse des enfants

Né en 1921, Pierre Lienhard a fait ses études de théologie protestante à Strasbourg. Après avoir été au service des prisonniers de guerre allemands, entre 1945 et 1949, puis pasteur dans l’Église luthérienne d’Alsace, il a consacré sa vie, à partir de 1952, au renouveau de la vie religieuse, dans le cadre de la « Communauté des chrétiens ».

 

Il y a trois chemins qui mènent l’âme du jeune enfant vers des sources de forces proprement spirituelles, inépuisables. Le premier mène vers l’extérieur, vers la nature ; le second vers l’intérieur, vers le monde imaginatif des contes ; le troisième est lié au cheminement du temps et à la répétition au fil des années de tout ce que l’on peut grouper sous le terme de « fêtes ».Faire aimer la nature à un enfant est à la fois facile et difficile. Facile parce que l’enfant est spontanément ouvert et réceptif, et qu’il sait « perdre du temps », se consacrer à « l’inutile ». Difficile parce que l’enfant est tributaire de ses parents, des adultes qui l’entourent, et qu’il a besoin d’être porté, encouragé par son entourage. Le rôle des parents, c’est d’apprendre à leurs enfants à compter les points sur le dos des coccinelles pour savoir leur âge, à écouter le son subtil des clochettes de campanules ou à jouer sur la tige creuse d’un pissenlit ! « Aimer la nature », pour un enfant, c’est savoir s’émerveiller devant les mille et un choses que nous côtoyons habituellement sans y faire attention. (…) La nature révèle la sagesse de celui que l’Évangile appelle Dieu le Père. Elle est assurément la matrice qui a porté notre entité individuelle et qui engendre aussi en nous les étonnements, les questions qui mènent à la conscience.

Les contes populaires traditionnels, que l’on appelle aussi contes merveilleux ou contes de fées, sont une nourriture essentielle pour l’âme enfantine dès l’âge de quatre ou cinq ans ; ils véhiculent, sous forme d’images, des vérités et des réalités qui fondent la destinée humaine. (…) Une positivité fondamentale, qui ose affronter les dangers, les épreuves, et qui s’appuie sur la présence imprévisible mais certaine de forces bienveillantes, c’est ce qui nourrit les âmes de nos enfants à travers les contes.

Le troisième domaine à cultiver -dans la mesure où l’on veut enraciner l’être de l’enfant dans le monde des réalités divines- est celui des fêtes. Pour la conscience courante, les diverses fêtes du calendrier se résument en une série de « jours fériés », dont on peut disposer pour se reposer, pour sortir, pour faire ce que l’on a envie de faire. Il n’y a guère que Noël, la Toussaint et le Carnaval qui soient liés à des pratiques spécifiques. Nous sommes loin de l’époque où toute l’année était ponctuée de fêtes traditionnelles, liées à des rites séculaires, et où chaque jour était la fête d’un « saint », qui lui donnait un contenu, une couleur spirituelle particulière. Au niveau de la psychologie des adultes l’on commence actuellement à se rendre compte des conséquences néfastes de la banalisation du temps. Les enfants, plus que quiconque, peuvent nous aider à redonner aux fêtes, aux moments particuliers du temps, leur qualité, leur ambiance. Car ils en ont besoin ; la santé de leur âme, l’ouverture de leur esprit, leur sensibilité dans le domaine social surtout en dépendent. Toute fête est, par définition, une solennité ou une réjouissance en l’honneur d’un événement ou d’une personne. Fêter, c’est se laisser inspirer par la circonstance du moment, c’est mettre en mouvement sa sensibilité, son imagination pour accueillir et vivre consciemment, intensément, l’événement. L’essentiel, pour « fêter » une fête, quelle qu’elle soit, est donc de la percevoir d’abord intérieurement et de lui faire une place dans notre pensée, dans nos sentiments.

(…) Un aspect important de l’éducation religieuse à partir de huit, neuf ans, est celui de l’enseignement dénommé communément « catéchisme ».

L’insertion dans la vie sociale est à notre époque, à quelque niveau que l’on se place, fonction d’une formation intellectuelle. Il faut apprendre, savoir bien des choses pour pouvoir « se défendre ». Or la connaissance de Dieu ne fait pas partie de ce que l’on apprend dans les écoles, car elle n’est pas « utile ». Et bien des parents ressentent cela comme un manque, dans la mesure où ils savent que la dignité humaine n’est pas forcément liée à la réussite sur le plan social, et qu’il faut compenser la tendance matérialiste, utilitaire de l’éducation scolaire, par une formation spirituelle-morale.

Comment peut-on créer des forces, des facultés spirituelles-morales ?

Un comportement moral, s’il doit être plus qu’un ensemble de bonnes habitudes résultant d’une sorte de dressage, ne peut être que le fruit d’une liberté intérieure réelle. Et une telle liberté repose sur une faculté de jugement vraiment personnelle et une capacité d’initiative et d’enthousiasme. Ce n’est donc pas avant la puberté que l’on peut parler de moralité chez l’enfant, car l’espace de liberté ne s’ouvre à lui qu’à ce moment-là ! Et ce qu’il devient après le passage de ce seuil, nous le voyons se développer au fil des années, sans pouvoir intervenir par une autorité ou une influence déterminante. Il s’agit donc, pour « l’éducation religieuse », de jeter les bases d’une liberté future et non de « coincer » l’enfant dans des habitudes qu’il ne pourrait pas remettre en question.

(…)L’enseignement en tant que tel, de sept à quatorze ans, n’est qu’un aspect de la formation religieuse, l’autre aspect non moins important étant celui de l’office dominical. Ce culte est réservé aux enfants, qu’il rassemble devant l’autel, tous les dimanches si possible, selon un rituel précis.

Les dispositions d’esprit de notre époque poussent à considérer l’enseignement comme plus important que le culte. Or l’office dominical est le complément indispensable de l’enseignement, car il est une rencontre concrète avec la réalité divine. Instruire l’enfant des choses divines sans le faire participer à l’office reviendrait à lui dire implicitement que tout ce dont on lui parle n’existe pas. Car il est évident que, dans la mesure où une chose existe pour nous, elle nous engage sur le plan de la volonté et des actes. Mais il est certain aussi, qu’il ne suffit pas d’envoyer ou amener l’enfant à l’office si l’on n’y croit pas soi-même.

Extraits de : « Nourrir l’âme des enfants », éditions IONA