La résurrection du corps

Après des études de théologie protestante, à la fin de la guerre de 1914-1918, Emil Bock renonça à une carrière universitaire pour se consacrer au mouvement alors naissant de la Communauté des chrétiens. Il présida aux destinées de ce mouvement de 1938 à 1959, après la mort du pasteur F. Rittelmeyer qui fut au centre du groupe des 45  fondateurs.

À l’époque de Jésus, il arrivait à bien des gens, durant leur vie sur terre, de ‘rencontrer’ des défunts proches ; les âmes humaines avaient encore cette perméabilité. Ce que vécurent les disciples avec le Ressuscité était bien plus que cela ; et la Résurrection est tout autre chose que la survie de l’âme. Si les trois années de vie du Christ sur terre trouvent leur sens principal dans le fait même de l’Incarnation, de l’assimilation d’un corps humain par le fils de Dieu, il est évident que la Résurrection, la victoire du Christ sur la mort, concerne aussi la « chair », la corporéité physique qui fut son habitacle terrestre. Comment peut-on se faire une idée de la « résurrection de la chair » ?

Pour tout homme, le processus de mort recèle bien des mystères de la corporéité. Car mourir, ce n’est pas simplement déposer le corps physique comme on déposerait un vêtement. Certes, au moment du dernier soupir, l’homme abandonne l’enveloppe périssable de son être. Mais, dans le cadre des formes que prennent alors sa vie et sa destinée, les rapports qu’il a eu avec son corps, durant son existence terrestre, continuent à le marquer et à le suivre comme son ombre. Dans la mesure où il s’est englué dans la matière, dépendant entièrement de ce qui est terrestre, l’ombre des réalités dont il se sent à présent privé l’empêche de percevoir le monde dans lequel il pénètre et avec lequel il doit se familiariser. Mais s’il a, durant sa vie, réussi à maîtriser les réalités terrestres et à leur imprimer sa marque créatrice sans en subir la séduction, il dispose d’une clarté rayonnante qui, par-delà la mort, chasse les ombres et éclaire ce qui est obscur. Le pouvoir acquis par son esprit aux prises avec la matière ne se perd pas. (…)

Le miracle de Pâques, la victoire du Christ sur la mort, c’est que quelqu’un ait pu franchir le seuil de la mort sans que celle-ci ait pu ravir à son esprit la maîtrise de la matière. Durant trois années, le Je divin du Christ avait pénétré de plus en plus profondément le corps terrestre et triomphé des puissances de la matière. Le fruit de ces trois années fut l’imprégnation totale de la substance morte par l’esprit. C’est ce qui explique cette gloire flamboyante de l’humanité divinisée qui transparaît à travers les apparences si tragiques du drame de la Passion. Nous retrouvons en Jésus, à l’heure même du Golgotha, la grandeur souveraine et victorieuse qu’on avait pu sentir en lui devant la tombe de Lazare, ou encore au moment de son entrée à Jérusalem et de la purification du Temple. En partageant le destin de l’humanité mortelle, il avait, sur la croix, offert son corps en sacrifice ; mais son pouvoir sur le corps, la suprématie de son esprit sur la matière étaient tels que les disciples durent avoir le sentiment de le percevoir avec leurs organes physiques. Quoique son corps ne fût pas matériellement saisissable, ils étaient sous l’impression du potentiel inouï d’action et de création corporelles qui émanaient de la présence du Ressuscité. Pour eux, les limites marquées par la mort s’étaient ouvertes, au point qu’ils pénétrèrent dans la zone où l’esprit est capable de donner naissance à la matière. Mais la corporéité du Ressuscité, telle qu’elle s’est manifestée aux disciples, était plus que potentielle. Ce corps pascal était une pleine réalité, une création, un événement au sein de l’univers.

Extrait de « Les trois années du Christ Jésus ». Editions IONA