Le Mystère de l’impuissance de Dieu

Le sacrifice divin résidant dans l’acte d’abandon est mené jusqu’à son entier achèvement en la croix du Golgotha. Ce tableau nous est devenu par trop familier, tant et si bien que nous ne sommes presque plus capables de ressentir à quel point son caractère paradoxal dut à l’époque révolter les âmes, et particulièrement les plus pieuses d’entre elles. Pour les Grecs, c’était une folie, pour les Juifs un scandale.
Le Dieu crucifié, c’est le Dieu impuissant. Soulignons à nouveau que cette impuissance divine est, poussée à l’extrême, la même que celle qui se fait jour dans son acceptation de toutes les atrocités terrestres. Toutefois, il est important d’apprécier à sa juste valeur cette impuissance : elle n’est pas faiblesse divine, mais limitation voulue, mise en retrait consciente, renoncement dans l’intérêt de la liberté humaine. Après le baptême du Christ dans le Jourdain, le tentateur avait voulu le pousser sur la fausse route consistant à faire usage d’une puissance convainquant les hommes. Cependant, le Fils de l’homme resta fidèle à sa noble décision de se sacrifier. II prit sur lui de donner à sa toute-puissance le vêtement de l’impuissance et de présenter au monde l’omnipotence divine dans la vie et la mort sous l’apparence d’une cause perdue, scellant d’avance sa condamnation à mort par le fait de résister au tentateur.
Le Dieu crucifié dans son impuissance est le plus profond mystère de l’histoire. L’impuissance divine, telle qu’elle peut être vécue partout de manière répétée, visible de la façon la plus évidente et criante qui soit sur la croix, donne prétexte par son caractère révoltant à se détourner totalement de toute croyance en Dieu ou bien elle permet d’accéder à un regard déchirant le voile des apparences et plongeant dans le Saint des Saints – si toutefois elle est reconnue en tant que mystère de l’amour suprême. La Divinité toute-
puissante a accompli le miracle de ne pas devenir elle-même victime de sa propre toute-puissance en entraînant les hommes à sa suite, mais pour des raisons superficielles et secondaires, sur une voie divine triomphante. Si les hommes n’avaient fait qu’emboîter le pas à la Divinité, perdant ainsi intérieurement tout sens du divin, c’est le diable qui aurait gagné la partie. « Descends de la croix, et nous croirons en toi. » Il ne descendit pas de la croix. Il renonça à l’aide des « douze légions d’anges ». Et c’est justement en accomplissant jusqu’au bout son sacrifice que cette impuissance divine poussée à l’extrême put se transmuer en une puissance d’un ordre supérieur, en une puissance divine capable d’accompagner l’homme dans sa liberté.

Rudolf Frieling, extrait de L’Eucharistie, Editions IONA

La résurrection du corps

Après des études de théologie protestante, à la fin de la guerre de 1914-1918, Emil Bock renonça à une carrière universitaire pour se consacrer au mouvement alors naissant de la Communauté des chrétiens. Il présida aux destinées de ce mouvement de 1938 à 1959, après la mort du pasteur F. Rittelmeyer qui fut au centre du groupe des 45  fondateurs.

À l’époque de Jésus, il arrivait à bien des gens, durant leur vie sur terre, de ‘rencontrer’ des défunts proches ; les âmes humaines avaient encore cette perméabilité. Ce que vécurent les disciples avec le Ressuscité était bien plus que cela ; et la Résurrection est tout autre chose que la survie de l’âme. Si les trois années de vie du Christ sur terre trouvent leur sens principal dans le fait même de l’Incarnation, de l’assimilation d’un corps humain par le fils de Dieu, il est évident que la Résurrection, la victoire du Christ sur la mort, concerne aussi la « chair », la corporéité physique qui fut son habitacle terrestre. Comment peut-on se faire une idée de la « résurrection de la chair » ?

Pour tout homme, le processus de mort recèle bien des mystères de la corporéité. Car mourir, ce n’est pas simplement déposer le corps physique comme on déposerait un vêtement. Certes, au moment du dernier soupir, l’homme abandonne l’enveloppe périssable de son être. Mais, dans le cadre des formes que prennent alors sa vie et sa destinée, les rapports qu’il a eu avec son corps, durant son existence terrestre, continuent à le marquer et à le suivre comme son ombre. Dans la mesure où il s’est englué dans la matière, dépendant entièrement de ce qui est terrestre, l’ombre des réalités dont il se sent à présent privé l’empêche de percevoir le monde dans lequel il pénètre et avec lequel il doit se familiariser. Mais s’il a, durant sa vie, réussi à maîtriser les réalités terrestres et à leur imprimer sa marque créatrice sans en subir la séduction, il dispose d’une clarté rayonnante qui, par-delà la mort, chasse les ombres et éclaire ce qui est obscur. Le pouvoir acquis par son esprit aux prises avec la matière ne se perd pas. (…)

Le miracle de Pâques, la victoire du Christ sur la mort, c’est que quelqu’un ait pu franchir le seuil de la mort sans que celle-ci ait pu ravir à son esprit la maîtrise de la matière. Durant trois années, le Je divin du Christ avait pénétré de plus en plus profondément le corps terrestre et triomphé des puissances de la matière. Le fruit de ces trois années fut l’imprégnation totale de la substance morte par l’esprit. C’est ce qui explique cette gloire flamboyante de l’humanité divinisée qui transparaît à travers les apparences si tragiques du drame de la Passion. Nous retrouvons en Jésus, à l’heure même du Golgotha, la grandeur souveraine et victorieuse qu’on avait pu sentir en lui devant la tombe de Lazare, ou encore au moment de son entrée à Jérusalem et de la purification du Temple. En partageant le destin de l’humanité mortelle, il avait, sur la croix, offert son corps en sacrifice ; mais son pouvoir sur le corps, la suprématie de son esprit sur la matière étaient tels que les disciples durent avoir le sentiment de le percevoir avec leurs organes physiques. Quoique son corps ne fût pas matériellement saisissable, ils étaient sous l’impression du potentiel inouï d’action et de création corporelles qui émanaient de la présence du Ressuscité. Pour eux, les limites marquées par la mort s’étaient ouvertes, au point qu’ils pénétrèrent dans la zone où l’esprit est capable de donner naissance à la matière. Mais la corporéité du Ressuscité, telle qu’elle s’est manifestée aux disciples, était plus que potentielle. Ce corps pascal était une pleine réalité, une création, un événement au sein de l’univers.

Extrait de « Les trois années du Christ Jésus ». Editions IONA

L’éducation religieuse des enfants

Né en 1921, Pierre Lienhard a fait ses études de théologie protestante à Strasbourg. Après avoir été au service des prisonniers de guerre allemands, entre 1945 et 1949, puis pasteur dans l’Église luthérienne d’Alsace, il a consacré sa vie, à partir de 1952, au renouveau de la vie religieuse, dans le cadre de la « Communauté des chrétiens ».

 

Il y a trois chemins qui mènent l’âme du jeune enfant vers des sources de forces proprement spirituelles, inépuisables. Le premier mène vers l’extérieur, vers la nature ; le second vers l’intérieur, vers le monde imaginatif des contes ; le troisième est lié au cheminement du temps et à la répétition au fil des années de tout ce que l’on peut grouper sous le terme de « fêtes ».Faire aimer la nature à un enfant est à la fois facile et difficile. Facile parce que l’enfant est spontanément ouvert et réceptif, et qu’il sait « perdre du temps », se consacrer à « l’inutile ». Difficile parce que l’enfant est tributaire de ses parents, des adultes qui l’entourent, et qu’il a besoin d’être porté, encouragé par son entourage. Le rôle des parents, c’est d’apprendre à leurs enfants à compter les points sur le dos des coccinelles pour savoir leur âge, à écouter le son subtil des clochettes de campanules ou à jouer sur la tige creuse d’un pissenlit ! « Aimer la nature », pour un enfant, c’est savoir s’émerveiller devant les mille et un choses que nous côtoyons habituellement sans y faire attention. (…) La nature révèle la sagesse de celui que l’Évangile appelle Dieu le Père. Elle est assurément la matrice qui a porté notre entité individuelle et qui engendre aussi en nous les étonnements, les questions qui mènent à la conscience.

Les contes populaires traditionnels, que l’on appelle aussi contes merveilleux ou contes de fées, sont une nourriture essentielle pour l’âme enfantine dès l’âge de quatre ou cinq ans ; ils véhiculent, sous forme d’images, des vérités et des réalités qui fondent la destinée humaine. (…) Une positivité fondamentale, qui ose affronter les dangers, les épreuves, et qui s’appuie sur la présence imprévisible mais certaine de forces bienveillantes, c’est ce qui nourrit les âmes de nos enfants à travers les contes.

Le troisième domaine à cultiver -dans la mesure où l’on veut enraciner l’être de l’enfant dans le monde des réalités divines- est celui des fêtes. Pour la conscience courante, les diverses fêtes du calendrier se résument en une série de « jours fériés », dont on peut disposer pour se reposer, pour sortir, pour faire ce que l’on a envie de faire. Il n’y a guère que Noël, la Toussaint et le Carnaval qui soient liés à des pratiques spécifiques. Nous sommes loin de l’époque où toute l’année était ponctuée de fêtes traditionnelles, liées à des rites séculaires, et où chaque jour était la fête d’un « saint », qui lui donnait un contenu, une couleur spirituelle particulière. Au niveau de la psychologie des adultes l’on commence actuellement à se rendre compte des conséquences néfastes de la banalisation du temps. Les enfants, plus que quiconque, peuvent nous aider à redonner aux fêtes, aux moments particuliers du temps, leur qualité, leur ambiance. Car ils en ont besoin ; la santé de leur âme, l’ouverture de leur esprit, leur sensibilité dans le domaine social surtout en dépendent. Toute fête est, par définition, une solennité ou une réjouissance en l’honneur d’un événement ou d’une personne. Fêter, c’est se laisser inspirer par la circonstance du moment, c’est mettre en mouvement sa sensibilité, son imagination pour accueillir et vivre consciemment, intensément, l’événement. L’essentiel, pour « fêter » une fête, quelle qu’elle soit, est donc de la percevoir d’abord intérieurement et de lui faire une place dans notre pensée, dans nos sentiments.

(…) Un aspect important de l’éducation religieuse à partir de huit, neuf ans, est celui de l’enseignement dénommé communément « catéchisme ».

L’insertion dans la vie sociale est à notre époque, à quelque niveau que l’on se place, fonction d’une formation intellectuelle. Il faut apprendre, savoir bien des choses pour pouvoir « se défendre ». Or la connaissance de Dieu ne fait pas partie de ce que l’on apprend dans les écoles, car elle n’est pas « utile ». Et bien des parents ressentent cela comme un manque, dans la mesure où ils savent que la dignité humaine n’est pas forcément liée à la réussite sur le plan social, et qu’il faut compenser la tendance matérialiste, utilitaire de l’éducation scolaire, par une formation spirituelle-morale.

Comment peut-on créer des forces, des facultés spirituelles-morales ?

Un comportement moral, s’il doit être plus qu’un ensemble de bonnes habitudes résultant d’une sorte de dressage, ne peut être que le fruit d’une liberté intérieure réelle. Et une telle liberté repose sur une faculté de jugement vraiment personnelle et une capacité d’initiative et d’enthousiasme. Ce n’est donc pas avant la puberté que l’on peut parler de moralité chez l’enfant, car l’espace de liberté ne s’ouvre à lui qu’à ce moment-là ! Et ce qu’il devient après le passage de ce seuil, nous le voyons se développer au fil des années, sans pouvoir intervenir par une autorité ou une influence déterminante. Il s’agit donc, pour « l’éducation religieuse », de jeter les bases d’une liberté future et non de « coincer » l’enfant dans des habitudes qu’il ne pourrait pas remettre en question.

(…)L’enseignement en tant que tel, de sept à quatorze ans, n’est qu’un aspect de la formation religieuse, l’autre aspect non moins important étant celui de l’office dominical. Ce culte est réservé aux enfants, qu’il rassemble devant l’autel, tous les dimanches si possible, selon un rituel précis.

Les dispositions d’esprit de notre époque poussent à considérer l’enseignement comme plus important que le culte. Or l’office dominical est le complément indispensable de l’enseignement, car il est une rencontre concrète avec la réalité divine. Instruire l’enfant des choses divines sans le faire participer à l’office reviendrait à lui dire implicitement que tout ce dont on lui parle n’existe pas. Car il est évident que, dans la mesure où une chose existe pour nous, elle nous engage sur le plan de la volonté et des actes. Mais il est certain aussi, qu’il ne suffit pas d’envoyer ou amener l’enfant à l’office si l’on n’y croit pas soi-même.

Extraits de : « Nourrir l’âme des enfants », éditions IONA

Que sont les sacrements ?

Les livres de Gérard Klockenbring nous donnent la clef d’un trésor (voir liens : IONA). Sa connaissance des écritures n’en a pas fait un érudit froid et sec. Bien au contraire, à chaque ligne transparaît la vie bouillonnante, la joie de partager. Gérard Klockenbring, né en 1922, a été l’un des fondateurs de la Communauté des chrétiens en France. Il s’est éteint dans sa région natale, l’Alsace, en décembre 2004.

 

Sacrement. C’est le mot grec ‘Mysterion’ qui correspond au latin ‘Sacramentum’. Or ce terme ne recouvre rien d’obscur, d’inconnaissable et de confus. Il désigne le chemin d’ascèse – ce qui signifie : exercice – intellectuelle, esthétique et physique, qui préparait les hommes à percevoir les qualités morales des actes et des êtres et à franchir le pas du monde des choses à celui des entités spirituelles et des forces qui régissent les phénomènes.

Jadis ce pas n’était possible que par le dépouillement de toutes les catégories des sens et de l’entendement, la réalisation du vide total dans la conscience. L’âme amenée jusqu’au seuil du néant faisait l’expérience de l’être intemporel, du feu primordial générateur de lui-même.

L’incarnation du Christ a eu pour effet de réaliser dans la conscience de l’homme l »inhabitation’, l’irruption de l’être transcendant. Il a greffé l’incorruptible dans le corruptible, semé dans l’être fini et relatif le germe des qualités d’être se suffisant à elles-mêmes et se recréant toujours. La vie terrestre est donc devenue elle-même un « Mystère », un lieu de manifestation de l’indicible et de l’insaississable. Le creuset de son alchimie, qui décante et transmue, c’est le destin lui-même, dont le ‘Christ en nous’ est devenu le Kyrios, le ‘Je suis’, créateur incandescent. L’histoire continue d’être Passion, Résurrection et Manifestation du Verbe.

Si certains ont conçu la notion d’un arrêt de la Révélation, ‘temps de l’Eglise’ inséré entre le temps de l »histoire sainte’ évangélique et le temps de la ‘Parousie’ eschatologique à venir, c’est uniquement parce qu’ils ont refusé de soumettre leur entendement personnel et temporel à l’action transmutatrice et présente de l’esprit vivifiant, c’est qu’ils ont préféré différer l’échéance plutôt que de s’y soumettre en ‘un clin d’oeil’ comme Paul, et de se laisser saisir.

C’est ainsi qu’est née la conception d’une Église, institution temporelle, dont le ‘mystère’ est dans le passé, conservé seulement par une tradition et une succession congelées dogmatiquement et dont l’accomplissement est dans un avenir accessible seulement à l’espérance et à une ‘foi’ tronquée de son immédiateté.

La notion de ‘sacrement’ généralement admise ne remonte pas à l’origine du Christianisme. Elle a été forgée par Pierre Lombard au 13ème siècle, c’est-à-dire à une époque où l’ancienne conception grecque était totalement oubliée. Par contre Clément d’Alexandrie et les Pères de l’Eglise primitive ont fait un usage constant des représentations empruntées au monde antique. Dans le Nouveau Testament, le terme est utilisé, notamment dans l’épître aux Ephésiens.

Mais l’Évangile selon Jean marque le tournant radical par rapport aux pratiques pré-chrétiennes en concevant une notion nouvelle : ‘sèmeïon’, le signe. C’est ainsi qu’il nomme les actes par lesquels le Christ manifesta sa ‘gloire’, c’est-à-dire l’intimité de son entité divine : des actes se déroulant dans le monde physique, mais n’ayant pas leur véritable sens dans l’économie utilitaire et fonctionnelle des lois physiques ; des actes dans la portée essentielle réside dans leur ‘signification’ ; ils figurent des qualités et des activités spirituelles et confèrent par leur accomplissement conscient ces qualités aux substances ou aux êtres qui en sont l’objet.

Penser à quelqu’un avec positivité et cordialité est réel. Sceller une telle pensée par une poignée de mains, ou tout autre acte significatif, c’est confirmer cette réalité dans le monde tangible et c’est conférer à une partie de ce monde tangible la dignité de témoignage, d’expression, de ‘signe’ de cette pensée. Les substances ou les gestes ainsi ‘consacrés’ prennent une portés sur-naturelle qui se surajoute à leur existence physique et qui l’imprègne chaque fois qu’une conscience y participe. Ce qu’on appelle culture est le réseau de significations dont une collectivité humaine a su imprégner le réel où elle vit.

Les actes et les faits par lesquels les hommes expriment l’être du Ressuscité sont les sacrements. Il est patent que ces actes ne sauraient être arbritraires ; ils doivent être issus de leur archétype lui-même et refléter les lois de sa vie. L’entendement et la spéculation peuvent les comprendre, mais non les concevoir. Ils ne se révèlent qu’à une intuition ‘apocalyptique’, ayant franchi le seuil de la créature naturelle vers les réalités spirituelles. Mais la conscience ou le germe de conscience latent en l’homme peut en sentir l’écho et percevoir l’effet vivifiant et éveilleur qui s’en dégage. Il suffit pour cela d’être attentif et intérieurement silencieux. Les sacrements peuvent devenir des sources d’inspiration et de fécondation sur tous les plans de la vie.

Extrait de : Celui qui est, qui était et qui vient, Editions IONA, Paris, 1972.

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